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Les parents, les instits et le droit de grève, par Bertrand Le Gendre

Le fossé se creuse entre les syndicats d'enseignants et les parents d'élèves. Les premiers rejettent le projet de loi sur l'obligation d'accueillir les enfants en cas de grève, que les seconds approuvent. Les députés, qui en discutent cette semaine, trancheront le débat. Mais ce divorce donne raison à Nicolas Sarkozy et à tous ceux qui, dans la majorité, considèrent que la cause des familles doit primer sur les rigidités d'une corporation.

Les Français sont fatigués des grèves à répétition des enseignants. Si les parents comprennent comme citoyens les revendications des syndicats - et parfois les approuvent -, ils refusent, comme usagers, d'en faire les frais.

L'adoption prévisible de ce projet de "droit d'accueil" - passé comme une lettre à la poste au Sénat - sera une bonne nouvelle pour eux. Ce projet place les enseignants sur la défensive. Il les invite à repenser leur rapport machinal à la grève. Et accrédite l'idée qu'il n'est plus possible, pour les syndicats, de "nuire impunément aux Français". Le commentaire - assorti du rappel que la grève est un droit - est de Frédéric Lefebvre, député (UMP) des Hauts-de-Seine et serre-file de la "Sarkozie".

L'examen, en plein été, de ce projet, selon la procédure d'urgence - une seule discussion au Sénat et au Palais-Bourbon au lieu de deux -, est de bonne guerre. Les "instits" sont au vert, et, de toute façon, ils s'étaient fait une raison.

Le texte que leurs représentants contestent institue une procédure de "prévention des conflits" qui obligera les syndicats à négocier avant tout préavis de grève. Si cette négociation échoue, les enseignants grévistes devront se manifester auprès de l'administration quarante-huit heures à l'avance. Lorsque, dans une école primaire ou une maternelle, 20 % des "instits" seront en grève, les communes seront priées d'organiser l'accueil des enfants. En contrepartie, elles recevront une contribution financière de l'Etat, que celui-ci récupérera de l'autre main, puisque les grévistes ne sont pas payés.

Les syndicats sont sortis affaiblis de l'année scolaire 2007-2008, marquée par des grèves en série dans l'éducation nationale. Le 20 novembre 2007, contre la suppression de postes d'enseignants. Le 24 janvier, pour la défense du pouvoir d'achat. Le 18 mars, à nouveau, contre la suppression de postes. Le 15 mai, contre la réforme du primaire. Le 22 mai, contre l'allongement de la durée des cotisations de retraite. Le 24 mai, une troisième fois, contre la suppression de postes et la politique éducative du gouvernement. Le 10 juin, pour la défense de la fonction publique. Et, le 17 juin, en faveur des retraites et des 35 heures.

A ces mots d'ordre nationaux, se sont ajoutées des grèves organisées dans certaines académies seulement, comme celles de Bordeaux et de l'Ile-de-France le 15 avril. Et celles, à visées plus spécifiques, lancées ponctuellement par un seul syndicat, SUD-Education, par exemple.

Nombre de parents en ont pâti, d'où leur agacement. Leur mécontentement explique la facile victoire de Nicolas Sarkozy et de la majorité, qui savent que les Français approuvent majoritairement la réforme. A 60 %, selon un sondage CSA du mois de mai, et même à 78 %, selon une étude BVA de septembre 2007.

La grève est un quasi-réflexe chez les enseignants. A eux seuls, les profs et les chercheurs totalisent 70 % des arrêts de travail des fonctionnaires de l'Etat, alors qu'ils ne représentent que 52 % de la corporation. Dans le primaire, les mots d'ordre de grève ont beau n'être suivis qu'à 37 % en moyenne, 2,1 millions d'élèves en font les frais. Lorsque le pourcentage de grévistes grimpe à 70 %, cela s'est vu, le nombre d'enfants sans "instit" atteint alors 4 millions.

Cette culture de la grève heurtait moins l'opinion dans le passé, lorsque les femmes ne travaillaient pas. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Dans les familles ayant un enfant de 6 ans ou moins, 59 % des parents ont un emploi tous les deux. Et, dans la même tranche d'âge, 7 % des familles sont des foyers monoparentaux.

QUI GARDERA LES ENFANTS ?

Qui gardera les enfants ? La question tarabuste les parents chaque fois que les "instits" se mettent en grève. La solution est toute trouvée lorsque l'un des parents ne travaille pas (un tiers des familles), quand le grand-père ou la grand-mère ne sont pas loin et quand les revenus du couple permettent de faire appel à une baby-sitter.

Les autres sont obligés de s'arranger, en prenant un jour de congé ou de RTT s'ils le peuvent (c'est plus facile dans une grande entreprise que dans une PME), en laissant les enfants seuls à la maison ou en les confiant à des voisins.

Les enseignants grévistes n'ignorent rien de ces tracasseries. Mais ils ont tendance à les minimiser. De bonne foi, ils jugent prioritaire la défense du "service public de l'éducation", dont ils se sont érigés en seuls garants. Persuadés de leur bon droit, ils estiment que leur magistère les met à l'abri des critiques. Et découvrent avec étonnement que les usagers ont des exigences, eux aussi : le respect du droit au travail.

Cette exigence bouscule les syndicats mais aussi la gauche. Elle les place devant le même dilemme qu'il y a dix ans lorsque les socialistes ont reconsidéré leur point de vue sur la délinquance, après s'être rendu compte que l'insécurité nuisait surtout aux plus défavorisés - aux habitants des "quartiers". Ils privilégiaient jusque-là la prévention et condamnaient le "tout-répressif".

Pour les enseignants, l'alternative est la même. Ils ont le choix entre perpétuer le rituel de la grève ou admettre que ce sont les familles les plus vulnérables qui en souffrent, celles qui ne bénéficient ni de la sécurité de l'emploi ni d'autant de vacances qu'eux, et qui font inévitablement la comparaison.

Pour l'heure, les syndicats d'enseignants et la gauche se montrent intraitables. Très critique à l'égard du projet "droit d'accueil", la FSU parle de mesures "provocatrices", et, de conserve avec la CFDT et l'UNSA, se dit "totalement" opposée à l'obligation faite aux enseignants de se déclarer grévistes quarante-huit heures à l'avance.

Les municipalités de gauche, elles aussi, renâclent à l'idée d'avoir à organiser l'accueil des élèves privés de profs. A commencer par la Ville de Paris, dont l'adjoint aux affaires scolaires, Pascal Cherki (PS), affirme qu'"il n'y a pas de raison pour que des fonctionnaires municipaux brisent un mouvement de grève de fonctionnaires nationaux".

Bertrand Le Gendre (Editorialiste) - Lemonde.fr (15 juillet 2008)

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