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«Les réflexes aristocratiques»

Comment les élites monopolisent l'ena, x, normale sup...

Les héritiers continuent de truster les grandes écoles. Mais ils ne se sont jamais autant battus pour y entrer. Explications du sociologue de l'éducation François Dubet *

Le Nouvel Observateur. - Jamais depuis la guerre la part des élèves d'origine populaire dans les grandes écoles n'a été aussi faible. L'ascenseur scolaire ne marche pas ?
François Dubet. - Je serais plus nuancé. Le système scolaire a été massifié. On est passé en quarante ans de 15% à 65% de bacheliers. La scolarité qui s'arrêtait, en moyenne, à l'âge de 16 ans, se prolonge jusqu'à 20 ans. Mais, parallèlement à cet effort de démocratisation, les catégories dirigeantes ont maintenu leur monopole sur les grandes écoles. Pour la reproduction des élites, rien n'a changé. C'est une déception.

N. O.
- Est-ce le retour de ces «héritiers» décrits par Bourdieu et Passeron dans leur ouvrage paru en 1964 ?
F. Dubet. - On ne peut pas parler d'un retour des héritiers, car ils ne sont jamais partis. Il n'y a pas eu une époque où les enfants du peuple intégraient facilement Normale sup ou X. Mais ils sont aujourd'hui beaucoup plus nombreux que par le passé à espérer y entrer. Quand un élève arrive en 6e, ses parents connaissent l'existence des grandes écoles. Ce qui était hors de leur représentation, il y a quarante ans. A l'époque, les prétendants d'origine populaire, du fait qu'ils étaient rarissimes, avaient des chances de réussite plus grandes. La compétition s'est accrue car le nombre de compétiteurs a décuplé. Les quatre plus grandes écoles représentent un millier d'élèves alors qu'il sort près de 600 000 jeunes du secondaire par an. Les héritiers, selon Bourdieu, cultivaient une image d'aristocrates dilettantes. Ils étaient portés par une forte connivence entre l'école et leur propre culture familiale. Ils sont devenus des athlètes de haut niveau. Et leurs parents des coachs sportifs qui les inscrivent dans les meilleurs établissements, leur choisissent la bonne langue étrangère. Le résultat est le même, mais la nature du processus a changé.

N. O.- Pourquoi le passage par une grande école est-il devenu si vital ?
F. Dubet. - Parce que nos élites politiques et économiques sont directement recrutées dans les grandes écoles. A l'issue de l'ENA ou de Normale sup, un emploi les attend de droit. Du fait de notre tradition colbertiste, elles pourront passer de l'Etat à l'entreprise. En Allemagne, les élites industrielles sortent des universités et des instituts technologiques et l'économie ne s'en porte pas plus mal. En France, l'aristocratie de naissance a été remplacée par une aristocratie du mérite, mais c'est toujours une aristocratie. Ce modèle imprègne la totalité du système scolaire, jusque dans la manière de faire la classe. Toute notre stratégie éducative est conçue pour ces milliers d'élèves.

N. O.
- Que pensez-vous des filières ZEP créées par certaines grandes écoles. S'agit-il de réelles ouvertures sociales ou de gadgets ?
F. Dubet. - C'est symboliquement important et statistiquement faible. Bien sûr les grandes écoles se sentent gênées par l'accusation d'élitisme. Leur légitimité est mise en cause. D'où la troisième voie de Sciences-Po. Mais ces initiatives ne sont pas pour autant critiquables. Je ne vois pas au nom de quoi on n'irait pas prendre des gens qui ne sont pas nés au bon endroit. En même temps, cette politique peut avoir des effets complexes. Si vous permettez à plus de gens d'accéder au système, vous le légitimez et vous invalidez un peu plus ceux qui en sont rejetés. Enfin, élargir l'accès à l'élite suppose que les groupes qui en ont le monopole aient la courtoisie de céder la place. Il ne faut pas trop y compter. Selon le sociologue John Goldthorpe plus le système scolaire se démocratise, plus les classes dirigeantes retrouvent des réflexes aristocratiques et mobilisent réseaux, familles et richesse pour se reproduire.

N. O. - Dans «les Héritiers», Bourdieu jugeait plus juste socialement une sélection par les sciences plutôt que par les lettres. La primauté accordée depuis aux maths n'a eu aucun effet.
F. Dubet. - Car il avait l'image d'une continuité culturelle : nous parlons la langue de Racine à la maison et nous apprenons «Phèdre» à l'école. Mais ce que la famille transmet, ce sont des capacités cognitives générales mobilisables lors de n'importe quelle épreuve. Si demain on décidait de sélectionner les élèves, non plus par les maths, mais par la musique, cela ne changerait pas grand-chose. Il serait bon que les enfants d'ouvriers et d'employés soient plus nombreux à intégrer les grandes écoles. Il faut aussi desserrer l'étreinte que ces institutions exercent par leur position dominante. Enfin, on ne doit pas seulement chercher un mode plus juste de sélection des vainqueurs, mais aussi se préoccuper du sort des vaincus, plus de 100 000 jeunes qui quittent l'école sans rien.

* Il est notamment l'auteur de «l'Ecole des chances : qu'est-ce qu'une école juste ?», Seuil, 2004.


Christophe Boltanski

Le Nouvel Observateur (semaine du 3 juillet 2008)
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