Notre débat entre un maire et un chronobiologiste prouve qu'il n'est pas facile de concilier les intérêts des familles et des élèves
Depuis la suppression de la classe le samedi matin, décidée par Xavier Darcos en septembre 2008, comment les écoles organisent-elles la semaine ?
René Clarisse. Avant cette décision, 25 % des écoles travaillaient quatre jours (lundi, mardi, jeudi et vendredi), et 75 % quatre jours et demi, avec classe le samedi voire le mercredi matin. Aujourd'hui, une majorité est sur quatre jours.
Henri Plagnol. A Saint-Maur-des-Fossés, la ville dont je suis maire, nous avons supprimé le samedi matin et nous sommes passés à la semaine de quatre jours. J'y étais favorable pour l'équilibre des familles. Saint-Maur est une commune en banlieue parisienne, plutôt habitée par des cadres. La réalité, c'est que le temps familial, c'est le week-end, et je ne crois pas que l'on puisse dissocier la réflexion sur le rythme de l'enfant de la réflexion sur la famille et l'évolution de la société. Il est essentiel pour l'épanouissement de l'enfant, et pour ses résultats scolaires, qu'il passe du temps avec ses parents. L'école ne peut pas remplacer les parents. J'ajoute qu'un enfant sur deux a des parents séparés qui alternent la garde. C'est une réalité à prendre en compte. Donc le week-end est vraiment essentiel, et les familles ont besoin de ces repères.
Du coup, la question de la semaine de quatre jours d'école se pose. Car la journée scolaire est longue. Sans compter que, dans une commune comme Saint-Maur, les deux parents travaillent et déposent leur enfant tôt. Nos écoles ouvrent à 8 heures, et beaucoup nous disent que c'est déjà trop tard. Il n'est pas rare qu'ils récupèrent l'enfant vers 19 heures, et ils ne comprennent pas que les écoles ne soient pas ouvertes jusqu'à 20 heures.
Ce n'est pas bon pour l'enfant d'avoir des journées trop longues. Cependant, il ne faut pas raisonner uniquement sur le temps scolaire, mais sur l'équilibre familial dans son ensemble.
Faudrait-il rétablir la classe le mercredi ? Dans ma commune, ce n'est pas une hypothèse crédible. Parce que l'enfant a besoin d'un temps de repos au milieu de la semaine. Les familles s'adaptent. Il faut aussi laisser un temps pour des activités extrascolaires.
Si la semaine de quatre jours est dans l'intérêt de la famille, est-elle dans celui de l'enfant ?
R. C. M. le maire dit que beaucoup de cadres résident dans sa commune. Ce n'est pas forcément représentatif au plan national.
H. P. Chaque commune a en effet des caractéristiques sociologiques propres, et il est sage de ne pas vouloir calquer le même rythme dans toutes les communes. De fait, le ministre a laissé de la souplesse dans l'organisation de la semaine.
R. C. Avant de répondre sur la semaine, je voudrais parler de la journée. Il ne faut pas perdre de vue que l'enfant a un rythme qui n'est pas celui de l'adulte, et qui varie selon qu'il a 3 ou 11 ans. La journée d'école est trop longue et trop uniforme. A 3 ou à 11 ans, elle dure six heures. Cela ne devrait pas être le cas, afin de tenir compte des spécificités de chaque âge en termes de capacité d'attention. Par ailleurs, l'école ne devrait pas commencer avant 9 heures. Les meilleurs moments de vigilance se situent en fin de matinée et en fin d'après-midi. Il faudrait en tenir compte.
Ensuite, vous dites que les quatre jours, c'est bien parce qu'il y a beaucoup de couples séparés. Cet argument-là, je ne veux pas en entendre parler. Je comprends que les parents veuillent voir leur enfant, mais qu'est-ce que l'on veut ? Le bien-être de l'enfant ou celui des parents ? Surtout que cela ne se passe pas toujours dans de bonnes conditions. Les enfants sont ballotés, et il n'est pas rare qu'ils rentrent et se couchent tard le dimanche soir, alors que le sommeil est très important. Il ne faut pas oublier que les enfants ont perdu entre 30 et 45 minutes de sommeil en trente ans.
Je ne suis pas favorable à la semaine de quatre jours, car la rupture du week-end perturbe le rythme de l'enfant. S'il lui est proposé des activités péri et extrascolaires bien adaptées, ce n'est pas forcément préjudiciable. Mais si l'on est sur une logique de quatre jours " secs ", c'est la catastrophe.
Quelle est la semaine optimale ?
R. C. Quatre jours et demi avec le samedi matin. L'absence de classe le mercredi ne désynchronise pas, en effet, le rythme de l'enfant, et lui permet de récupérer. Le week-end prolongé, en revanche, désynchronise l'enfant. Si l'on ne peut faire classe le samedi matin, opter pour le mercredi matin permettrait au moins d'alléger les autres jours.
Mais je rappelle également que 30 % de la population active travaille le samedi matin. Que fait-on des enfants ? En outre, cette matinée est très favorable aux rencontres entre parents et enseignants.
Réduire la semaine à quatre jours privilégie donc l'intérêt de la famille sur celui de l'enfant ?
H. P. Vous décrivez un rythme idéal, mais la réalité des familles, c'est que le seul moment privilégié de retrouvailles avec les enfants, c'est le week-end, je le répète. On peut le déplorer, mais c'est comme ça. Comment voulez-vous que les parents consacrent du temps à leurs enfants quand ils rentrent " crevés " le soir après une longue journée de travail ?
Je suis sensible à vos arguments. Il faudrait sans doute que l'école commence à 9 heures. Mais la société est ce qu'elle est. Un maire doit tenir compte des équilibres familiaux et sociaux. Les parents ne peuvent pas déposer leurs enfants à 9 heures. Le temps de transport en région parisienne, c'est une heure, et parfois bien plus.
R. C. La question de la conciliation du rôle parental est en effet centrale. Nous avons travaillé avec la ville de Rennes, qui a mis en place cette organisation : école à 9 heures, pause méridienne de deux heures et sortie de classe vers 17 heures. Les élèves travaillaient quatre jours et demi, avec le mercredi matin. Il n'y a pas eu de difficultés. Mais je pense qu'il y a sûrement des discussions à mener dans les entreprises. La situation dans laquelle se trouve une caissière qui arrive au supermarché à 9 heures et en repart à 22 heures est aberrante.
H. P. Oui, je pense qu'il faut poser ces questions en partant de l'intérêt de l'enfant. Mais en tant que maire, j'insiste sur les contraintes à gérer. Il est illusoire de penser que l'on va améliorer la compatibilité entre le rythme de l'enfant et le rythme familial en posant le problème quatre jours/quatre jours et demi ! Plutôt que de remettre en cause le temps du week-end, la vraie interrogation pour les maires est d'organiser au mieux le temps extrascolaire.
R. C. Mais il est possible de passer du temps avec son enfant en dehors du week-end ! Le matin, éventuellement le midi, le soir...
H. P. Encore faut-il pouvoir le faire... Savez-vous qu'à Saint-Maur, 90 % des parents confient leur enfant à la cantine. Nous ne sommes pas dans un monde idéal ! La clé, c'est la concentration de l'enfant. Nous devons réussir ensemble, les pédagogues, les élus - et il y a du travail - à responsabiliser les parents en leur expliquant l'intérêt de l'enfant. Je suis effaré de voir les parents accepter que leurs enfants passent toujours davantage de temps devant la télévision ou l'ordinateur. C'est un désastre. Il y a une croisade à faire.
Propos recueillis par Benoît Floc'h
Source : le monde